Dans cet entretien, l'artiste Asami Nakamura, basée à Vancouver, explique comment ses racines japonaises et sa formation en architecture façonnent sa pratique abstraite. Découvrez son parcours entre identité, haute sensibilité et collaboration avec l'imprévisibilité de l'eau et des pigments.

En grandissant dans la campagne japonaise, quels sont vos premiers souvenirs de création avec la nature ?
Mes premiers souvenirs sont profondément liés à la nature. Je ramassais des feuilles mortes et des noix pour les coller sur du papier afin de créer des visages, ou je dessinais des expressions sur des glands auxquels j'ajoutais des cure-dents pour faire les bras et les jambes. J'aimais aussi presser des pétales de fleurs sur du papier blanc pour laisser leurs couleurs naturelles créer des empreintes organiques et aléatoires. Cette approche était instinctive et ludique ; c'était ma première expérience d'expression à travers les matériaux offerts par la nature.
Pourquoi avoir choisi l’abstraction plutôt que le figuratif pour représenter la nature ?
Je ne pense pas qu'il y ait eu un moment précis où j'ai consciemment choisi l'un plutôt que l'autre. C'était plutôt une attirance naturelle. J'ai toujours eu du mal à verbaliser mes pensées et j'ai tendance à voir de la beauté dans l'ambiguïté et les choses indéfinissables. Je crois que cette sensibilité m'a progressivement menée vers l'expression abstraite.
Enfant, je pratiquais l'aquarelle et le dessin, représentant souvent des personnes ou des animaux de manière figurative. Parallèlement, j'adorais imaginer et rêvasser. Avec le temps, mon intérêt s'est déplacé vers des formes et des sensations plus difficiles à capturer précisément. J'ai commencé à ressentir une forte curiosité esthétique pour le vague, le subtil et l'indéfini, ce que l'abstraction me permet d'exprimer librement.
L'un des aspects que je préfère dans l'abstraction est la façon dont la couleur se mélange à l'eau pour créer des formes naturellement magnifiques, hors de tout contrôle humain. Bien que je travaille principalement à l'acrylique, j'utilise beaucoup d'eau pour créer des effets de fusion. Même si j'ajuste soigneusement la quantité d'eau, l'interaction des couleurs sur la toile ne peut jamais être totalement maîtrisée.
Cette imprévisibilité me fascine. Quand des combinaisons inattendues surgissent et qu'une chose magnifique apparaît d'elle-même, je ressens une joie profonde. Dans ces moments-là, peindre ressemble moins à un contrôle du résultat qu'à une collaboration avec la nature elle-même.

Votre atelier est-il un sanctuaire de calme ou un laboratoire du chaos ? À quoi ressemble votre rituel avant d'appliquer la première touche de couleur ?
Je dirais qu'il est les deux. En japonais, il existe l'expression « umi no kurushimi », qui désigne la douleur de l'enfantement ; je ressens cela intensément au début de mon processus. Tant que rien n'est défini et que ma vision se forme, le processus peut être émotionnellement éprouvant. Si je peine à exprimer le monde que j'imagine, je peux ruminer au point d'en perdre le sommeil, ce qui affecte parfois mon bien-être physique.
Une fois que les idées s'assemblent, le processus change du tout au tout. Le travail sur toile devient alors très rapide et fluide. Quand je peins ou brode, l'acte devient presque méditatif — j'entre dans un état de concentration profonde et je crée sans pensée consciente. Je suis souvent si immergée que je perds la notion du temps, oubliant même de manger.
Mon rituel commence par l'élaboration d'une palette. Comme beaucoup de peintres, je teste les couleurs directement sur les bords de la toile pour observer comment elles fusionnent et interagissent. Ce n'est qu'après avoir exploré ces relations que je commence à peindre sur la surface principale.

Vous êtes maintenant basée à Vancouver. Comment ce déplacement géographique a-t-il influencé votre perspective artistique ?
Vivre à Vancouver a profondément influencé la perception que j'ai de moi-même et de mon travail. Cela m'a poussée à beaucoup réfléchir à l'identité. J'ai souvent entendu des personnes aux origines mixtes parler de l'incertitude de leur sentiment d'appartenance ; bien que je sois Japonaise, je m'identifie fortement à cela. Je vis au Canada depuis plus de treize ans et, quand je retourne au Japon, j'ai parfois l'impression de ne plus y appartenir totalement. En même temps, n'ayant pas grandi au Canada, je me sens parfois légèrement en décalage ici aussi — incapable de partager certains souvenirs d'enfance ou références culturelles.
À un moment donné, j'ai réalisé que ce sentiment d'être « entre deux » se reflétait dans mes peintures. Hors du Japon, on me dit souvent que mon travail semble très japonais, presque comme de la peinture traditionnelle. À l'inverse, au Japon, on me dit parfois qu'il a un aspect international. Je trouve ce contraste incroyable.
Personnellement, je ne me suis jamais sentie à l'aise dans l'appartenance à un groupe. S'entendre dire que je suis différente a toujours été positif pour moi. C'est pourquoi je reçois ces impressions avec gratitude. Savoir que mes peintures sont perçues comme abstraites mais distinctes, façonnées par plusieurs perspectives culturelles, me rend heureuse et confirme l'individualité que je valorise.

Vous parlez de transformer votre « haute sensibilité » (HSP) en une force créative. Comment la peinture vous aide-t-elle à filtrer les stimuli envahissants du monde moderne ?
En tant que personne hypersensible, je suis plus touchée par les sons, les odeurs et les stimuli visuels que la plupart des gens. Des volumes sonores normaux pour d'autres peuvent m'accabler. Des odeurs fortes peuvent me rendre malade, j'évite donc les parfums artificiels. Même le mélange de l'odeur du liquide vaisselle et de la nourriture peut me distraire durant un repas.
Si cette sensibilité est un défi, elle me permet aussi de ressentir profondément la beauté de la nature. Je crois que cette capacité de connexion enrichit mon art. L'un de mes objectifs pour 2026 est de consacrer plus de temps à la peinture et à la recherche artistique, en m'éloignant intentionnellement des stimuli constants des téléphones et des réseaux sociaux.
Bien que ces derniers soient stressants, je m'inspire aussi d'autres artistes (photographie, art textile, céramique). Ces influences m'aident à expérimenter de nouvelles techniques. Comme je suis sensible à la surstimulation, j'essaie d'équilibrer l'apport extérieur avec une pratique calme en atelier. En absorbant la « bonne » inspiration pour ensuite revenir à un état méditatif, je préserve mon énergie créative et mon bien-être.
Nommez un artiste qui vous inspire et dites-nous pourquoi.
Tsuguharu Léonard Foujita. J'ai découvert son œuvre lors d'une exposition à Hiroshima quand j'avais dix-sept ans, et j'ai été immédiatement captivée par son usage unique de la couleur. Avec le recul, je réalise que nos parcours se ressemblent : il a vécu à l'étranger, en France, tout en portant ses racines japonaises, créant une œuvre qui n'appartenait totalement à aucun lieu unique. J'ai aussi été frappée par sa présence ; même à une époque où il devait être difficile de sortir du lot au Japon, il exprimait son individualité par son style. Sa confiance en soi m'a énormément inspirée.

Que souhaitez-vous explorer ou transformer dans vos futurs travaux ?
J'ai beaucoup d'idées, c'est donc un plan à long terme. Je souhaite continuer à explorer de nouveaux styles et combiner différents matériaux. J'ai une expérience en teinture datant de mes années universitaires et j'aimerais l'intégrer à nouveau à mon travail actuel. De plus, je m'intéresse à l'art de l'installation et j'espère entreprendre des projets dans ce domaine un jour.
Pour en savoir plus sur l'oeuvre de Asami Nakamura: site web + Instagram.

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